A propos

Aliette Duroyon, immortaliser l’éphémère

Depuis son enfance, la plage de Hardelot sur la côte d’Opale est son repère d’inspiration.

L’artiste y récolte des couteaux de mer, parfois des lutraires ou encore des écorces d’arbre qu’elle colle ensuite sur bois ou sur toile avec un ciment naturel.

Aliette Duroyon s’attaque ici au summum de l’éphémère ; la mer et la vague elle-même qu’elle inscrit dans l‘immuable.

Cette série, inspirée par l’estampe La grande vague de Kanagawa de Hokusai, fait écho au tsunami de 2004.
Pour reconstituer la vague dans son mouvement, l’artiste capte la beauté gracile du couteau de mer et le sort de son contexte environnemental. En rééquilibrant cette empreinte de la nature, elle participe de ce fait à un art écologique dans le sens où l’élément, réintroduit sur un support, est recyclé sans être dénaturalisé.

Son approche formelle se caractérise par une pureté du vocabulaire. Elle convoque bien plus la fragilité et la délicatesse que la palette. L’artiste écoute son désir de renouer avec la nature originelle pour ressentir la force des éléments et ses répercussions sur l’humanité.

« Je ne cesse de m’interroger sur ces phénomènes climatiques majeurs, sur leurs impacts, sur leurs causes, sur le rôle de l’homme face à tous ces changements. »

Aliette Duroyon attire notre attention sur la potentialité artistique du matériau réapproprié et son adhésion dans le monde de l’art comme œuvre à part entière. Sa sérialité et ses déclinaisons infinies, qui ne s’avouent pas comme telles, sont soumises à notre appréciation.
C’est un véritable jeu d’opposition de la fonctionnalité et l’inutilité, du pérenne et de l’éphémère. Cette désorientation sensorielle participe au questionnement du cycle du vivant et son devenir.

« Il s’agit pour moi de cueillir la nature, admirer ce que l’on rejette, immortaliser ce qui va disparaître, en extraire la beauté. »

Elle créée en volume son ressenti de la nature, offrant une véritable vision sculpturale, expressionniste. Une parfaite lisibilité dans le montage de la forme participe à son attraction particulière pour le mouvement, provoquée par un choc artistique à 7 ans, l’âge auquel elle découvre Van Gogh.

« J’ai toujours été fascinée par la musicalité de sa touche et la vivacité de ses ciels, ils paraissent vivants, on sent le vent. »

Ce mouvement, l’artiste l’évoque à sa façon par les vagues et la houle qui viennent alternativement recouvrir et découvrir les profondeurs. On peut y discerner un sentiment oppressant. Sa technique d’accumulation comme l’espace de liberté de la surface parfaitement envahi, immergé, évoquent en ce sens la force de l’eau et de son pouvoir d’avancement irrémédiable sur les terres.

Ce rapport direct et frontal avec la nature convoque aussi une émotion réelle plus douce et optimiste.

« Dans un monde matérialiste, ressentir de vraies émotions face à la mer, à la beauté, aux éléments, nous aide à nous recentrer sur le réel et sur ce qui est essentiel (…) Chaque coquillage est précieux, il est tangible (…) Cette beauté originelle me redonne espoir et confiance en l’avenir. »

Par cette esthétisation de la vague, Aliette Duroyon glorifie et magnifie les forces de la nature. Ses œuvres disent la transition, le passage de la densité à la dissolution. Statiques sous nos yeux, elles s’inscrivent peu à peu vacillantes, mouvantes et vivantes dans notre espace mental.

Canolline Critiks.

Démarche artistique de l’artiste

« Flâner au bord de la mer, cueillir la nature, admirer ce que l’on rejette, immortaliser ce qui va disparaître, en extraire la beauté. »

Aliette

Mes tableaux et sculptures sont généralement présentés sous forme d’une installation utilisant nos sens : l’odorat, l’ouïe, le toucher, le goût et la vue pour provoquer une émotion esthétique chez le visiteur. A travers les matériaux naturels que j’utilise, je cherche à rétablir un contact direct et sensible avec la nature.

Dès l’entrée dans l’installation, le « regardeur » peut percevoir l’air iodé, les embruns, le bruit des vagues, le mouvement de la mer et une lumière chaude et apaisante. Il peut aussi éventuellement mettre sous sa langue quelques cristaux de sel pour monopoliser tous ses sens.

Puis les visiteurs entre au cœur même de l’installation en marchant sur du sable contenant des coquillages (couteaux), ils entendent alors le bruit des couteaux écrasés sous leurs pas. Dès lors, ils peuvent voir les tableaux créés à partir des couteaux collectés sur la côte d’Opale ainsi que les sculptures réalisées à partir d’écorces d’arbres et de couteaux. Il est possible de les toucher pour découvrir la rugosité du bois et la partie tranchante des coquillages.

A travers mes tableaux et mes sculptures, je cherche à sublimer et à mettre en valeur des matériaux naturels tels les couteaux, écorces, pierres et provoquer une émotion VRAIE.
La nature nous ramène vers une expérience sensible réelle. Elle nous rapproche de la matière, des sensations, de nous. Dans un monde matérialiste, ressentir de vraies émotions face à la mer, à la beauté, aux éléments, nous aide à nous recentrer sur le réel et sur ce qui est essentiel dans nos vies.

Pour moi, chaque coquillage est précieux, il est réel, tangible. Il représente ce que la nature et particulièrement la mer a de plus précieux. Ces couteaux de mer je les ramasse, je les regarde, je les admire, je m’émerveille. Cette beauté originelle me redonne espoir et confiance en l’avenir.

A travers mon travail artistique, je m’interroge sans cesse sur les passerelles qu’il peut y avoir entre le monde minéral et végétal, c’est pourquoi je pourrai le situer entre l’Arte Povera par l’utilisation de matériaux pauvres et le Land Art. En effet grâce à ma démarche artistique, je passe beaucoup de temps à ramasser des coquillages et à méditer sur les messages de la Nature.

Éloge de la récupération.

Comme la marée qui se retire, laissant sur l’estran les déchets qu’elle restitue, notre vie quotidienne abandonne derrière elle toutes sortes d’objets. Ces objets sont ensuite recyclés ou détruits. La société de consommation sacralise l’achat comme une forme célébration du bonheur. Mais le bonheur est parfois habité par le caprice du moment : l’achat d’impulsion. L’acte d’achat est capté par un habillage et un environnement subtils qui sollicite notre désir de posséder. Le besoin de renouvellement amplifie l’idée d’abondance et accroît notre dépendance à cette forme de consommation. La satiété, l’obsolescence et la destruction finale du produit nous ramènent au geste de rejet : direction : la poubelle. Poubelle, ma belle, tu vas donc recueillir les éléments de forme qui contribuèrent à l éphémère bonheur du consommateur.

Et voici que prend naissance l’éloge de la récupération… Car la curiosité et le désir de recréer vont pouvoir redonner vie à ces mal-aimés. Il suffisait d’y penser et de le faire.

De grands artistes : ceux des mouvements « Dada », du « Pop Art » américain ou des Nouveaux Réalistes s’y sont consacrés. Duchamp, César, Arman, Tinguely, Rauschenberg et bien d’autres, ont puisé leur inspiration dans les déchets de notre civilisation industrielle et urbaine. Ils les ont détournés, transformés, accumulés, emballés, compressés… pour en faire
des œuvres d’art.

A son humble échelle, Aliette trouve dans ses récupérations une forme de poésie qu’elle sait mettre en scène en de simples compositions. L’œuvre naît d’un jeu de couleurs, d’assemblages, d’associations et de superpositions… Des objets sans valeur, déconsidérés, abandonnés reprennent vie. Entre l’art et la vie, ces recompositions racontent leur histoire et retrouvent une nouvelle existence.

Le travail d’Aliette puise ses sources dans la nature et dans la société de consommation. Son regard se porte d’abord vers la mer. La mer, ce qu’elle nous révèle et ce qu’elle nous laisse, est pour elle un prolifique terrain de rencontres. Elle conçoit une écriture narrative autour des couteaux : ce mollusque atypique familier, pensionnaire discret des plages de la Côte d’Opale. Avec elle, le couteau devient le centre moteur d’une déclinaison plastique. Le couteau renaît, s’exprime sous toutes ses formes, se rassemble, se décline, s’ordonne, découvre la couleur pour s’extraire de son univers minéral. Son élégance filiforme conduit une écriture hachée qui se conjugue à l’infini. Il oublie le sable et le sel pour s’exposer en pleine lumière.

Hervé Maupin.